, Writer, Poet, Artist
 
 
 
A few time ago, Now, Soon
Installations, performances : archives
The Author


 

Depuis de nombreuses années, je travaille principalement sur trois grands textes génériques qui tous relient la forme et le contenu à leur fonction spécifique : Les grandes occasions, sorte d'épopée oulipienne, florilège de banquets de familles qui se réactualise neuf fois par an, en respectant le calendrier, depuis plus de trente ans ; des mesures & démesure, ensemble poétique qui avance par reprises et variations au rythme des lectures et un roman tripartite, La veille et le lendemain (livres I, II, et III) qui pourrait s'apparenter à un journal intime de la création.

En plus de se dérouler dans le temps, ces textes ont tous en commun le fait de se réactualiser, de se recombiner ou de se décliner à partir de mêmes structures, de mêmes types d'énoncés ou des mêmes thèmes.

 

Certains de ces textes peuvent se prolonger de la feuille de papier à l'espace d'exposition, de la mise en page à la mise en scène à travers des lectures performées, des installations, des performances, des pièces sonores ou de la vidéo

 

De façon générale, en tenant compte du dispositif spatial et sémiotique, avec des mots simples et choisis, je cherche à aller à l'essentiel, à montrer et à dire le non-dit, à dévoiler les apparences, à montrer les deux poids et les deux mesures d'un monde où chacun veut sortir du nombre, à rappeler l'évidence de la répétition des cycles naturels et culturels dans lesquels nous évoluons.

 

I.L., Paris, Atelier des Francs-Tireurs.

 



Un local commercial pourvu d'une devanture vitrée qui permet de voir, de l'extérieur, les objets exposés à l'intérieur. En partant de mon observation, de l'identité et de l'usage du lieu, j'ai choisi des mots ordinaires, en apparence simples, et les ai mis en espace (vitrine, murs et sol) de façon à ce qu'ils expriment, en même temps que certains traits de cet endroit particulier, quelque chose de plus universel.

Entre l'extérieur et l'intérieur, il y a une vitre à travers laquelle entre la lumière du jour. Entre aussi le reflet des immeubles, celui de la rue, celui des passants et des regardeurs et aussi, selon l'heure de la journée et le temps qu'il fait, le reflet des mots « ENTRE la lumière » qui, collés sur la vitrine, se retrouvent projetés sur le sol et le bas des murs le temps qu'un nuage passe devant le soleil.

En diagonale, deux portes : l'une laisse entrer la lumière du jour, l'autre est prise dans le faisceau de la lumière électrique. Si l'on n'entre pas par la porte, le regard voit en transparence ce qui est exposé au sol : c'est « l'exposition ». « Et l'ombre » se retrouve sur le mur de l'autre côté. Au-dessus d'une trappe, au bas de deux murs contigus, les mots : « le temps », puis « d'apparaître et » dans la lumière électrique, et enfin, après un espacement, de « disparaître ». Le mot « Entre », qui désigne la paroi vitrée, relie les principales propositions entre elles : « ENTRE la lumière et l'ombre, l'exposition » ou bien : « ENTRE la lumière et l'ombre, le temps d'apparaître et de disparaître ». Selon l'endroit où l'on se situe : contre la vitrine, de l'autre côté de la rue, de face ou de biais, l'appréhension du texte et le sens de la lecture diffèrent. Apparaître, disparaître, entre les deux, il y a le temps de notre exposition au monde : celui de notre passage sur terre.

 

Le projecteur à découpes de Michel Verjux joue, à sa façon, le rôle d'éclairage de magasin. Il réactive une oeuvre de 1990 intitulée Poursuite en angle mi rasante, mi frontale, réalisée, à l'époque, à la galerie Liliane et Michel Durand-Dessert et acquise par Jean Brolly. La formule synthétique que donne parfois Michel Verjux de son travail « éclairer, c'est déjà exposer » s'applique parfaitement à cette pièce croisée où lumière, ombre, mots et espace se rencontrent et s'enrichissent mutuellement.

 

Isabelle Lartault.


 
 
Mode d'emploi (1) MARCHER

Sur chacun des onze panneaux posés au sol à 30 cm (distance approximative entre deux pas) les uns à la suite des autres est inscrit une partie de ma description de l'action de marcher. Cette installation fait marcher les participants qui hésitent, avancent en regardant leurs pieds, en décomposant leurs mouvements, bref tentent d'appliquer le mode d'emploi sans savoir à quoi il correspond. Une caméra vidéo placée au bout du parcours retransmet sur un écran les déplacements des marcheurs.

1 SE TENIR DEBOUT

2 DECOLLER UNE JAMBE DU SOL

3 LA TENDRE EN AVANT

4 LA POSER À ENVIRON 30 CM DANS L'AXE DE L'AUTRE JAMBE

5 LA PLIER EN BASCULANT LE CORPS VERS L'AVANT JUSQU'À CE QUE L'AUTRE JAMBE QUITTE LE SOL

6 RAMENER CETTE DERNIERE

7 LA TENDRE EN AVANT

8 LA POSER À ENVIRON 30 CM DANS L'AXE DE L'AUTRE JAMBE

9 LA PLIER EN BASCULANT LE CORPS VERS L'AVANT JUSQU'À CE QUE L'AUTRE JAMBE QUITTE LE SOL

10 ET AINSI DE SUITE



Installation-performance, Ecole nationale des Beaux-arts, Dijon, mars 1981


 
 
Isabelle Lartault, écrivain, poète, artiste
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Les Grandes Occasions
des mesures & démesure
La Veille et le Lendemain
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Si l'on mesure le fait qu'une goutte d'eau que l'on se représente ronde avec une pointe en haut est en réalité ronde avec une pointe en bas, qu'une goutte d'eau de pluie mesure 1 millimètre de diamètre et que l'on peut en mettre 2 600 dans un verre, que les gouttelettes d'eau d?un nuage proviennent de la condensation de la vapeur d'eau contenue dans l'air, que les molécules d'eau qui remplissent un nuage peuvent peser jusqu'à des centaines de milliers de tonnes, qu'une vague peut atteindre 100 tonnes sur 1m2, que les larmes sont des gouttes de liquide lacrymal qui déborde des yeux, que les êtres humains sont les seuls mammifères qui pleurent en naissant, que le cerveau d'une femme, quand elle est triste, dépense 9 fois plus d'énergie que celui d'un homme, mais que pleurer diminue la tristesse d'environ 40%, que l'homme, comme tous les autres êtres vivants, est constitué de 70% d'eau et même de 80% en ce qui concerne son cerveau, que les hommes qui font des concours de culturisme ont un cerveau, que les culturistes doivent limiter la présence d'eau dans leur corps afin que leur peau ait le moins d'épaisseur possible et fasse apparaître le renflement de leurs muscles, que l'absence d'eau réduit les performances physiques, que les femmes sont sujettes à la rétention d'eau, qu'un réservoir d'eau contenant l'équivalent de 3 fois le volume de l'ensemble des océans de la planète a été découvert à 700 km de profondeur sous la surface de la terre, que sous le plancher de l'océan atlantique, dans une hauteur d'eau de 4 500 mètres, dans une couche géologique vieille de 111 millions d'années, on a trouvé un foisonnement de microbes, que d'après la Bible, l'Arche de Noé est un navire construit sur l'ordre de Dieu afin de sauver d'un déluge Noé, sa famille et toutes les espèces animales, que les capitaines des navires, pour ne pas revenir dangereusement à vide à travers les océans, emplissent leurs cales d'eau de mer, emportant la faune d'un port, - insectes, virus et microorganismes - pour s'en délester dans un autre, que 634 000 kilos de déchets sont déversés dans les mers chaque seconde, qu'il y a dans les mers et les océans de vastes « continents » de déchets plastiques, que les télévisions, les vieux frigos, les écrans, les imprimantes finissent dans les pays en voie de développement, abandonnés dans les cours d'eau et les marais où ils les contaminent, qu'on retrouve la présence de substances médicamenteuses antibiotiques, anticancéreux, antidépresseurs, anti-inflammatoires, hormones et béta-bloquants dans toutes les eaux, que la présence d'hormones dans les rivières peut provoquer chez les poissons et les grenouilles un changements de sexes, que l'eau est la première substance de la planète mais que celle qui est utilisable par les humains, l'eau douce, n'en représente que 2,5%, que si un Islandais a accès à 600 000 m3 d'eau par an, un habitant de Gaza doit se contenter de 70 m3/an et que la plupart des personnes qui n?ont pas accès à l'eau, soit 30% de la population mondiale, vivent en Asie et en Afrique, qu'en Europe 40% de l'eau utilisée est consommée par les chasses d'eau, qu'il y a 50 000 grands barrages dans le monde qui retiennent entre 7 000 et 11 000 m3 d'eau douce, que chaque centre de données de Google est un entrepôt gigantesque qui doit être construit à proximité d'une source d'énergie et qu'il est question d?installer ces centres « offshore » de façon à utiliser l'eau de mer pour le refroidissement et la houle pour l?alimentation énergétique, que le réchauffement de la planète de 3°C va aggraver la raréfaction d'eau de 20%, provoquer un manque d'eau potable, des inondations et une pénurie des récoltes, qu?il faut 15 000 litres d'eau pour faire 1 kilo de boeuf, 2 400 litres d'eau pour fabriquer un hamburger, 100 à 200 litres d'eau par litre de jus de fruits, 50 litres d'eau pour 1 kilo de savon, 200 litres d'eau pour faire disparaître les traces d'1 litre de sang versé, 960 litres d'eau pour faire un cahier, 1 500 litres d'eau pour produire 1 livre de riz, 4 500 litres d'eau pour obtenir 1 tonne de pétrole brut raffiné, 11 000 litres d'eau pour fabriquer un jean, 35 000 litres d'eau pour fabriquer une voiture, 1 bocal d'eau pour faire tourner un poisson rouge et que les pompiers, qui peuvent transporter jusqu'à 6 000 litres d'eau, interviennent aussi en cas de fuite...

 

Résultat : quand à force de jouer avec le feu la planète se sera trop réchauffée et que les pays riches auront gaspillé toute l'eau qu'il faut pour vivre, il ne nous restera plus que nos yeux pour pleurer.



Exposition collective Utopies fluviales, Dans le sens de Barge et muséoSeine, Caudebec-en-Caux, 24 février - 10 avril 2017.


 

Isabelle Lartault et Christian Hettkamp pendant la lecture performée dans l'exposition Correspondances, St Gallen (Ch), 7 février 2015
 






S'il paraît qu'une seule chaussette d'une même paire disparaît, que les petites cuillères disparaissent, que les bagages disparaissent, que les propriétaires d'objets égarés disparaissent, que les câbles d'alimentation disparaissent, que les grues disparaissent, que les réseaux de régularisation des feux tricolores disparaissent, que les systèmes d'arrosage disparaissent, que les plaques d'égouts disparaissent, qu'une chaussette se retrouve quand on ne la cherche plus, que les petites cuillères se retrouvent à la place d'autres couverts, se retrouvent à la poubelle, se retrouvent derrière le lave-vaisselle, que 40 000 personnes sont retrouvées chaque année, que 180 000 effets personnels sont trouvés et rapportés chaque jour au service des Objets Trouvés, que les objets à la mode se retrouvent à la mode une autre année, que les alambics disparaissent, que les objets funéraires disparaissent, que les compteurs électriques disparaissent, que les bobines de démagnétisation des téléviseurs disparaissent, que les statues de bronze disparaissent, que les paratonnerres de cuivre disparaissent, que les portails de fer disparaissent, que les gouttières de plomb disparaissent, que les cloches disparaissent, que les toits des églises disparaissent, que les ornements métalliques des tombes disparaissent, que les objets en cuivre se retrouvent fondus en lingot, que les portes en alliage des niches de columbarium disparaissent, que les cabines téléphoniques disparaissent, que les boucheries chevalines disparaissent, que les drogueries disparaissent, que les petits commerces se retrouvent dans les grandes surfaces, que les tables de nuit se retrouvent dans les têtes de lit, que le mobilier national se retrouvent dans des salons privés, que les journaux et les livres imprimés se retrouvent numérisés, que nos déchets plastiques se retrouvent dans le ventre des poissons et des oiseaux, se retrouvent prisonniers des hautes pressions, se retrouvent dans les décharges, que l'argent se retrouve sur les comptes en banque des pays défiscalisés et les paradis fiscaux, que...




 




 



 



Where is the body ?
(des mesures & démesure - combinaison n°26) - Lecture par Isabelle Lartault et Adrian Schindler - Amphithéâtre de morphologie - Ecole Nationale des Beaux-Arts - Paris - 2 juin 2012


Si l'on mesure le fait que le pouvoir distractif de l'image calme la douleur, que l'image de leurs bras sains en mouvement à des patients paralysés trompe leurs cerveaux et leur permet de relancer leur système moteur, que les « neurones miroirs » nous permettent de réagir en écho aux comportements de nos proches, en ressentant leurs gestes, leurs paroles et leurs émotions comme s'ils étaient les nôtres, qu'on peut sous-estimer une douleur si l'imagerie ne montre aucune anomalie visible et que le fait d'inclure la littérature dans les études des étudiants en médecine développe l'instinct compassionnel...

 

Tu es content de rentrer, de trouver l'ombre. Tu montes sur la pointe des pieds le petit escalier de bois qui craque sous tes pas. L'amphithéâtre s'ouvre devant toi... Des bancs de bois en arc de cercle plongent face à un grand mur noir entre coupé d'un balcon. La lumière arrive de haut comme d'un soupirail, la poussière flotte dans l'air et le silence qui grince un peu te rappelle l'atmosphère d'un grenier : hors du temps, à l'écart, au-dessus du reste. Tu attends... Tu attends, solennel et excité... Tu attends de voir ce qui s'est passé. Tu ne remarques pas l'écorché qui surplombe un coin sombre et les statues de plâtre te tournent le dos ; mais sur les grands tableaux, des silhouettes de craie témoignent devant une scène vide.

 

Tu es froid.

J'ai chaud.

Tu es chaude.

J'ai froid.


 


Editions Passage d'encres, collection Trace(s), Bagnolet, octobre 2011
Sur commande chez l'éditrice : Christiane Tricoit


COMBIEN ?

             

 

   OM       N ?

 

 


NOM de l'inconnu

NOM de ceux qui ont perdus quelque chose dans la bataille

NOMbre d'inconnus au bataillon

 

                         


                                  VOUS    C'EST     COMMENT     DEJA    ?

 


 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 





 


 
Sat, 08 May 2010 18:27:00 +0200
 


 
 

 
 


N    R

 

 

 

comme

 

R    N



Ne ... dire / Ne ... savoir / Ça ne veut ... dire / L'air de ...  / Faire des histoires pour ... / N'y être pour ... /  Ne croire à ... / Trois fois ...  Pas ... /... que de penser / Suffire d'un ... / ... de plus / Ça n'engage à ... / Pour un ... / Comme ... / Beaucoup de bruit pour ... / ...  à se reprocher / ... que ça / Ne ... voir / Ne ... entendre / ... à ... / Compter pour ... / Ne servir à ... / Etre bonne à ... / Moins que ... / Tout ou ... / C'est ... de le dire / Qui ne risque... n'a ... / ... ne va plus / Faire avec ... / ... de mieux / Comme si de ... n'était / En un ... de temps / Réduire à ... / ... à foutre / ... n'est jamais acquis / ... d'étonnant / ... ne se passe / N'avoir peur de ... / ... d'autre / ... à faire / ... du tout / ... de ... / Toute la vérité ... que la vérité / Ce n'est ... /

Tu ne dis rien ? Que veux-tu que je te dises ? Je n'en sais rien, c'est toi qui as dit que tu voulais me dire quelque chose. Je n'ai pas à dire. Pas à dire, ça ne veut rien dire. (Soupir.) Ce matin, tu as dit que tu avais quelque chose à me dire et maintenant tu prends l'air de rien. Je n'ai pas dit ça. Tu nies me l'avoir dit ? Tu fais des histoires pour... Rien, c'est ça ? C'est ça j'invente, je fabule ! Mais enfin je n'y suis pour rien, c'est toi ce matin qui a dit... Ça n'avait pas d'importance, qu'est ce que tu t'imagines ? Je ne crois rien mais si tu dis que ça n'avait pas d'importance, c'est bien que tu avais quelque chose à dire même si, maintenant, tu considères que c'est trois fois rien. De toute façon trois fois rien ce n'est pas rien. Tu joues avec les mots. A quoi tu pensais ? (Soupir.) Moi, rien que de penser que tu voulais me dire quelque chose ce matin avec ce ton...  Et qu'à présent... Il n'y a pas de quoi se rendre malade. Tu es trop sensible. Tu me sensibilises, alors qu'il suffirait d'un rien, quelques mots, rien de plus, seulement ça, pour que ça aille mieux. S'il te plaît, ça n'engage à rien. Le moindre petit grain de sable te contrarie, et tu fantasmes et tu t'emportes. Evidemment, tout vient de moi qui m'inquiète pour un rien, qui m'enflamme comme rien, qui fait beaucoup de bruit pour rien. Toi, tu n'as rien à te reprocher. Fatigue ! Tu fais des montagnes d'un désert. Tout de suite, tu dramatises. Rien que ça ! Tu crois que je ne vois rien ? En ce moment, tu es absent, distant, fuyant. Tu t'imagines que je ne vais rien entendre de ce que tu as à me dire ? Que je ne comprends rien à rien ? On dirait que je ne compte pour rien, que je ne sers à rien, que je suis bonne à rien, comme une moins que rien. Tu m'ennuies. Je n'ai pas envie de parler, c'est tout. C'est tout ou rien. Avec toi, c'est rien de le dire, il n'y a pas de demi-mesure. Toi aussi tu es fatiguant. Je suis comme je suis. Tu es trop fataliste. Bats-toi. Qui ne risque rien n'a rien ! Depuis quelque temps, on dirait que rien ne va plus. Je te sens loin. Tu disparais. Moi je suis là, près de toi. Pourquoi es-tu si changeant ? Heureusement, tu peux faire avec rien, rien de mieux, comme si de rien n'était. Malheureusement, tu peux défaire avec rien, en un rien de temps, tout réduire à rien. La paix ! Tu n'en as rien à foutre. Mais rien n'est jamais acquis. Si tu continues de t'enfermer sans bouger rien d'étonnant à ce que rien ne se passe, ainsi tu vas finir par me perdre. (Soupir.) Je ferais mieux de me taire, tu n'as peur de rien. Tais-toi. Rien à faire ? Laisse-moi. Rien d'autre ? Oublie-moi.
Rien du tout ?
Rien de rien ?
Je ne te demande pas toute la vérité, rien que la vérité, je te demande... de m'aimer.
Tu pleures ?
Ce n'est RIEN.



Nier comme Rien. Published in the review Sarrazine, #6 (Rien), Saint-Germain-en-Laye (France), 2000 (pp. 81-83).
 
 

Quand les médias, la vie contemporaine regorgent de chiffres, comme l'écran de fumée derrière lequel court à l'abîme la vie, ne chiffrant ni ne déchiffrant le réel, l'asphyxiant, ne dénombrant plus d'or - NOM DE MON DE, d'isabelle Lartault, se feuillette, se lit comme une bouffée d'oxygène. En encadré, non des chiffres du jour du CAC 40 ni du taux de l'usure, mais ceux de la distance de la terre au soleil et de vous à moi. Suivent deux versions d'un même texte, une compacte, une très ajourée, en quatre pages en regard comme rimes embrassées ou chiasmes, la lacunaire disant la vérité du passage que la dense obstrue. Séries, celles du N sur toute une page s'étoffant de l'épaisse mince embouchure d'un NOM. Glissements qui crucifient l'usage : "L'accent est indiscernable. Le nom est d'ici. le profil est de l'emploi." Humour du zeugme : "Nom d'une pipe (dans la série de ceux) à consonance étrangère, de l'expéditeur (ou) du client". Dans le lacunaire sériel s'engouffre le sens, placablement triste. passée du nombre au nom, du seul à l'infini, dans un jeu de polices, de formats, du courant au géant, Isabelle Lartault ajoure les pages à blanc comme un silencieux métal.




Christophe Stolowicki (Passage d'encres, collection Trace(s).

 
Published in #5 ("Pastiches, collages et autres réécritures") in literary review Formules of April, 2001.

Littérature en kit

Jan Baetens

Les Grandes Occasions est une entreprise qui relève à la fois (mais est-ce vraiment une contradiction?) du minimalisme et de la démesure, de la contrainte réduite à l'une de ses formes les plus pures et d'un excès étroitement surveillé (et pour cela même diablement efficace). Le livre d'Isabelle Lartault propose 20 x 9 variations (puis, tout à la fin du livre, une nouvelle série de 9 qui exhibe la trame commune à chacune des séries) sur un texte de deux feuillets, rigoureusement présentés en belles et fausse pages et foliotées de manière identique à l'intérieur de chaque ensemble de neuf textes (les numéros de pages impairs se trouvant à chaque fois à gauche et les numéros pairs à droite, comme pour marquer dès le seuil du texte la distance prise par rapport à l'architecture conventionnelle du livre). Chaque double page est composée de six paragraphes, que réunit le fil rouge de la 'grande occasion' : le Jour de l'An, Pâques, un mariage, une naissance, des funérailles, etc., tout en obéissant invariablement au même schéma: d'une occurence à l'autre, les paragraphes ne présentent que d'infimes variations (un de ces paragraphes reste même quasiment identique d'un bout à l'autre du volume). De plus, même là où les paragraphes se transforment malgré tout, les modifications sont toujours très réduites et strictement localisées aux mêmes endroits du pavé imprimé (ce qui perturbe également, par la lecture non-linéaire qui se voit ainsi encouragée, le parcours traditionnel de l'objet-livre).
Le résultat obtenu est illisible au sens convenu du terme, mais il devient fascinant pour peu que l'on accepte de sacrifier la lecture linéaire, ici forcément répétitive et agressivement monotone, et que l'on accepte de lire le volume 'en filigrane', c'est-à-dire en confrontant et en comparant les reprises de chaque cellule. tant à l'intérieur des divers ensemble des neuf 'grandes occasions' qu'à l'intérieur du volume tout entier. L'envoutement qui s'en dégage et le plaisir qu'on en retire sont doubles : d'une part, l 'effet jubilatoire qu'induit la reconnaissance d'une structure infiniment redite où répétition et différence se tiennent en équilibre; d'autre part, l'appel à l'écriture et à l'invention que fomente inévitablement la reconnaissance d'une forme fixe, qui n'arrête le texte que pour mieux pousser le lecteur à en poursuivre l'écriture par ses propres moyens, quitte à changer bien sur les règles du texte en question.
Ajoutons enfin que le livre d'Isabelle Lartault ne manque pas d'humour, souvent d'ordre autoréflexif, par exemple quand l'auteur termine chaque double page (lue donc 180 fois !) par les mots: "et très exceptionnel". Les Grandes Occasions poussent la littérature combinatoire à une certaine limite, mais non toutefois sans permettre à son lecteur de lui-même en dépasser les contraintes.
 
 
 

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